Narbonne et sa jeunesse :
Briser le piège de la précarité
Par Laurent Fabas
Il est temps de regarder la réalité économique de notre bassin de vie en face. Nous féliciter de l'attractivité de Narbonne pendant qu'un tiers de notre jeunesse pointe au chômage est une hypocrisie politique. La jeunesse narbonnaise est aujourd'hui prise au piège d'un système qui ne lui offre aucune perspective durable.
Le grand écart : l'exil ou la précarité
La sociologie de notre bassin d'emploi est cruelle. D'un côté, nous avons les jeunes qui partent étudier dans les métropoles. Une fois diplômés, ils sortent de nos statistiques et ne peuvent plus revenir : avec seulement 9,8 % de cadres et de professions intellectuelles sur le territoire (contre 18,5 % au niveau national), Narbonne est perçue comme un désert pour les jeunes qualifiés. Ils sont "trop" diplômés pour un marché local qui n'a pas su s'industrialiser.
De l'autre côté, il y a ceux qui restent. Pour eux, l'horizon professionnel se résume à l'économie de la tâche, aux contrats courts et à l'intérim (qui frappe 18,5 % de nos actifs). On ne leur propose que la précarité et la saisonnalité, les condamnant à une instabilité permanente.
Une histoire de l'usure : de la vigne au service à la personne
Historiquement, les emplois d'entrée dans la vie active à Narbonne ont toujours reposé sur l'usure des corps. Autrefois, c'était la domination des emplois viticoles saisonniers, rudes et mal rémunérés. Par la suite, ce modèle a glissé vers le tourisme de masse (hôtellerie, restauration estivale) complété par la main-d'œuvre du bâtiment.
Aujourd'hui, avec la croissance démographique liée à l'arrivée massive de retraités, nous entrons dans la nouvelle ère du service à la personne. Nos jeunes sont désormais appelés à porter nos aînés, à enchaîner les toilettes et les ménages dans des plannings fragmentés. Tous ces secteurs d'entrée dans l'emploi partagent un même point commun : ils usent physiquement et ils précarisent. Nous consommons la force de travail de notre jeunesse sans jamais investir dans sa santé ni dans son avenir.
La double peine du logement
Cette fragilité salariale se heurte violemment au mur de la rente immobilière. Le lien entre l'emploi et le logement est implacable : un jeune en contrat court ou en intérim est systématiquement rejeté par les agences immobilières. Sans contrat à durée indéterminée (CDI), il n'y a pas de toit.
Dans le même temps, les petites surfaces du centre-ville (studios, T2) qui constituaient historiquement le sas d'entrée vers la vie indépendante, sont aujourd'hui vampirisées par les locations touristiques de courte durée. Les jeunes Narbonnais sont ainsi condamnés à cohabiter de plus en plus tard chez leurs parents. On ne peut pas fonder une famille, ni s'investir dans son métier, quand on ne sait pas où l'on dormira le mois suivant. C'est pour cette raison fondamentale que les jeunes sont obligés de partir pour construire une vie stable.
Mobilité et montée en compétence : les clés de l'émancipation
Face à ce constat, la puissance publique doit agir sur les freins à l'émancipation. Le premier de ces freins est géographique. Obtenir le permis de conduire coûte cher, mais sans lui, l'accès à l'emploi ou à la formation en dehors du centre-ville est impossible. La Ville doit mettre en place une aide financière massive au permis de conduire et à la mobilité pour les jeunes, conditionnée à un engagement citoyen (heures de bénévolat dans nos associations d'éducation populaire).
Enfin, notre politique de création d'emplois ne fonctionnera pas sans une montée générale en compétence. C'est le pendant nécessaire de notre stratégie économique. Si nous voulons relocaliser la production, développer la filière de la réparation ou implanter notre unité de fermentation dirigée, nous devons former notre jeunesse à ces nouveaux métiers techniques. Cela exige de ramener les filières d'enseignement supérieur au cœur de la cité et de faire de l'Entreprise à But d'Emploi un véritable sas d'apprentissage pour ceux qui ont quitté l'école trop tôt.
L'ENGAGEMENT :
"Gouverner, c'est refuser que l'avenir de nos enfants se limite au choix forcé entre l'exil pour échapper au déclassement, ou l'usure pour survivre chez eux."